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Une analyse de l'oeuvre "Femme se poudrant" par Jean-Marie Aenderkerk

30.04.2020

Femme se poudrant, 1918, huile sur carton bitumé, 100 x 36.5 cm, Mise en dépôt de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Il s’agit, à tous égards, d’une pièce exceptionnelle.

Par sa date de création tout d’abord: elle est conçue et réalisée à Paris, vers la fin du premier trimestre de 1918. Marthe, dont les ressources s’épuisent, son père refusant de lui envoyer ses économies conservées à Anvers, affronte un des pires hivers des trente dernières années. Sans chauffage, car il n’y a plus de charbon.

Arrivée à Paris vers septembre 1917, venant d’Angleterre, elle a pu trouver une petite chambre à Montparnasse et s’inscrit à deux académies. C’est dans l’atelier d’André Lhote qu’elle «découvre» dès 1918 les premiers éléments du cubisme.

Dès ce moment, elle se lance dans des compositions abstraites ou semi-abstraites. Quelques rares exemples nous en sont parvenus, dont la Femme se poudrant.

Vers fin avril de cette année, elle accompagnera à Nice une dame qui lui demandera, en échange, des leçons de peinture. La température de Paris est restée très largement sous zéro pendant tout ce mois.

L’oeuvre est extraordinaire aussi par sa composition, sa qualité d’exécution et ses matériaux.

Il s’agit, en effet, d’une huile sur balatum représentant une silhouette féminine d’une très grande élégance. Cette œuvre de Donas préfigure sa période «matiériste» (panneaux découpés, collages de matières variées avec trompe l’oeil, peinture épaisse).

La composition et la structuration sont remarquables, mêlant des sections géométriques abstraites et des parties stylisées, comme le visage, le buste ou la main gauche. Le tout dans un grand équilibre.

La surface du balatum est utilisée avec un brio étonnant: l’artiste joue magistralement du «pommelé» de cette surface et en déploie des panneaux rectangulaires aux mille nuances, avec des chatoiements accentués par un léger vernis.

La «destinée» de cette pièce est, elle aussi, absolument unique. Marthe l’exposera, sous le numéro 1326, au Salon des Indépendants, au Grand Palais des Champs-Élysées, du 28 janvier au 29 février 1920. Mais elle la montrera aussi à Genève, auparavant, à la Librairie Kündig en décembre 1919.

C’est une des raisons pour lesquelles cette œuvre nous est parvenue: elle a été envoyée de Genève à Paris, alors que les autres Donas montrés chez Kündig ont été expédiées à Berlin au Sturm: la majorité a disparu.

On verra encore la Femme se poudrant exposée à Bruxelles à la Vierge Poupine, la galerie de Van Bruaene, en avril 1924.

Elle réapparaîtra enfin à la galerie Cheval de Verre à Bruxelles, en décembre 1964. Elle était la seule œuvre d’avant 1960 sur les 33 exposées. Elle y a été acquise par le Ministère et plus tard a fait partie du lot attribué à la Communauté Française en vertu des accords de régionalisation.

Quant au support, il est rarissime: on ne connaît pas d’autres œuvres de Donas sur balatum et il en existe très peu dans la production artistique.

Cela devrait attirer et étonner dans le Brabant Wallon. Car c’est bien Auguste Lannoye qui a mis au point et breveté ce revêtement de sol de pâte cartonneuse, au sein des Papeteries de Genval.

Des notices Wikipedia plutôt sommaires datent l’apparition du Balatum (qui a connu un immense succès en Europe) de 1920 environ. Or le tableau de Donas montre bien qu’il était déjà disponible au début de 1918. La photographie ci-jointe montre au verso de l’oeuvre les lettres BALA.

Jean-Marie Aendekerk. 11/10/2018